Nod-A était jeudi dernier (9 décembre 2010) au Carrefour numérique de la cité des Sciences dans le cadre du projet fablab², pour une journée visant à  aider l’émergence de fablabs en France.
Le public était nombreux, varié, curieux, engagé et averti. On y a croisé des étudiants, des designers, des artistes, des porteurs de projets et des représentants de musées, de collectivités, d’éditeurs de logiciels 3D ou d’une grande entreprise de bricolage. Cet article présente les sujets majeurs évoqués.

les fablabs, présentation:

Les présentations du matin ont permis de dresser un panorama assez précis des fablabs. Jean-Michel Cornu, de la FING, a insisté sur le fait que le prix d’un fablab ne cesse de baisser. Quand il fallait compter 100 000€ de machines il y a deux ans, il suffit maintenant de 20 000€ (et bientôt 5 000€?). Ils sont de plus en plus accessibles.

nod-A présente son rôle dans le projet fablab square

la fabrication numérique, un rêve?

Le terme de ‘fabrication numérique’ peut faire rêver car on le voit comme une machine sur laquelle il suffit d’appuyer sur ‘entrée’ mais la réalité est différente. Il y aura toujours de l’assemblage, de la finition. Le fablab a des machines numériques mais il ne doit pas être une négation de l’aspect manuel de la fabrication. Cet aspect a été souligné par les étudiants designers de l’ENSCI.

le fablab, pas le seul lieu de production numérique:

Clairement, il reste un doute dans l’esprit des gens par rapport aux similarités et aux différences entre les fablabs, hackerspaces, techshops, living labs, 100k garages, ‘online fablabs‘ etc. Ces différences et points communs peuvent-ils être mis en lumière (sous forme d’un tableau)? Il sera plus facile ensuite, d’expliquer pourquoi notre choix s’est porté vers les fablabs.

les fablabs, un problème d’identité?

Peter Troxler, fab folk venu d’Amsterdam, a présenté une étude (en anglais) qu’il a réalisée autour de 3 questions:
- inventaire des business models des fablabs,
- ‘pain and pride’ (douleur et fierté) des managers et assistants Fablabs,
- sélection de projets innovants nés des fablabs (il est aujourd’hui en train de réunir ces exemples dans un livre sur l’open design).
En effet, il souligne qu’il n’y a pas de business model unique, puisque le modèle du logiciel open source dont les fablabs sont inspirés, n’est pas directement transposable à  la production d’objets réels. Certains fablabs proposent ainsi de la formation professionnelle aux outils open source (Arduino, open frameworks, processing, etc.), d’autres sont entièrement financés par des particuliers et d’autres encore choisissent de s’ouvrir un ou deux jours par semaine aux entreprises. Comment, donc, aider les fablabs émergents à  se positionner?

Selon Peter, les fablabs ont un problème d’identité. Ils ont du mal à  savoir pour qui ils existent et surtout, ils ont du mal à  viser ces populations. Tous veulent être ouverts aux étudiants, aux chercheurs, aux enfants, aux entreprises, etc. mais chacune de ces communautés nécessite une forme de communication différente, spécifique. Il est important de réussir ce positionnement puisque c’est ainsi que pourra se créer un groupe actif et structuré.

Ce dernier point, souligné par Peter, est justement un des objectifs du projet fablab². Plus spécifiquement, l’identification de ces communautés et la médiation auprès d’elles.

un fablab, une communauté:

De manière générale, il a été souligné que la richesse d’un fablab ne réside pas (que) dans ses machines mais bien dans sa communauté. Ceci est illustré par Net-Iki, un prototype fablab rural. Celui-ci (aujourd’hui sans présence physique) s’appuie sur une communauté puissante qui s’est d’abord construite autour de l’accès à  Internet au débit en milieu rural (fracture technologique). On a vu aussi la présentation du ‘garage’, une association des étudiants de l’école de design de St Etienne, visant à  ouvrir les fablabs au travail du métal. Dans ce cas, la communauté s’appuie évidement sur l’école.
La difficulté réside donc d’abord dans la mise en place de cette communauté puis dans son animation. Chaque fablab organise ainsi une journée / soirée hebdomadaire d’ouverture au public dont l’objectif est à  la fois de présenter les projets réalisés et d’en faire émerger de nouveaux.

le fablab, lieu de rencontres et d’échanges:

Artilect, le fablab de Toulouse (et premier fablab français), est ainsi né d’une volonté de donner aux laboratoires locaux un lieu commun, un lieu d’échange. C’est aussi la volonté de celui qui verra bientôt le jour sur le plateau de Sacclay. 10% de la recherche privée et publique française est produite là -bas, mais on y trouve aussi de grandes écoles d’ingénieur et de commerce. Il existe donc un incroyable potentiel mais quasiment aucun échange aujourd’hui…
On peut ajouter que la pollinisation inter-fablab est aussi importante. En Hollande, les utilisateurs des différents fablabs se retrouvent régulièrement (une fois toutes les 6 semaines) pour échanger sur leurs projets.
Cet échange entre fablabs peut aller plus loin: on voit des partenariats émerger entre des fablabs aux Etats-Unis et en Afghanistan, ou entre des fablabs hollandais et des fablabs indonésiens. Ces collaborations ont une portée sociale très forte (accès à  Internet pour les populations défavorisées, construction de prothèses orthopédiques à  bas coà»t, etc.) et montrent à  quel point les fablabs sont engagés dans les problématiques actuelles.
Leur rôle de sensibilisation est aussi souvent méprisé. Les fablabs doivent, en effet, être accessibles aux plus jeunes (scolaires). Ils ont ainsi pour ambition de montrer le travail de la matière. Comme dans le Maglab d’Ars Longa, on voit l’objet en train de se faire. On scénographie le travail, on le rend visible.
Ceci contribue à  construire un nouveau rapport aux objets. Ils deviennent ainsi plus précieux, réparables, adaptables. Ils prennent du sens car ils sont associés à  une expérience, un savoir.

le fablab, lieu de production de savoirs:

Les fablabs encouragent la documentation du process de fabrication de ce qui y est produit (comme des recettes de cuisine). L’objectif est de montrer à  la communauté ce qu’on a fait tout en lançant une discussion sur ce qui pourrait être amélioré, adapté, simplifié. Tout le monde est invité à  commenter. Malheureusement, il n’existe pas aujourd’hui de source unique regroupant les projets réalisés ou en cours de réalisation (ce problème de centralisation va même plus loin, puisqu’il est même impossible de trouver une liste de tous les fablabs existants). De plus, la publication de cette documentation se fait souvent à  la fin du projet. Serait-il possible de l’intégrer tout au long du process? à‡a serait la meilleure manière d’éviter des erreurs déjà  faites par d’autres.
Certains sites non liés aux fablabs sont très suivis par la communauté DIY (instructables, thingiverse) et font cette documentation de projet très bien.

Dans la gastronomie (pour garder la métaphore des recettes de cuisine), certaines personnes sont connues pour leurs livres de recettes, d’autres pour leur restaurant, d’autres encore pour leurs produits préparés, des sites (marmiton) proposent des recettes inventées par les utilisateurs gratuitement, et tous y trouvent leur compte. Chacun répond à  des besoins et usages différents.
De même, on trouve certaines personnes expliquant leurs projets sur instructables et les vendant sur Etsy.
Plus qu’une fabrique d’objets, le fablab devient alors une fabrique de savoirs partagés.

table ronde.

Le fablab, support de la production ‘ouverte’:

La première table ronde, animée par Stéphanie Bacquere co-fondatrice de nod-A, a presque entièrement tournée autour des notions de licences.
Il y a eu à  la fois un vif intérêt et un haut niveau de connaissance.
En particulier, il faut réussir à  rassurer les entrepreneurs qui semblent très intéressés mais ne sont pas rassurés par le côté ‘licence ouverte’ encouragées par les fablabs (comme Creative Commons). CC n’est pas UNE licence mais bien PLUSIEURS: il y a six possibilités combinées autour de quatre pôles définissent les différents usages (attribution -BY, non-commercial -NC, no derivative works -ND, share-alike -SA). Celles-ci sont nées du besoin de se protéger et non de s’ouvrir, et elles offrent un panel de solutions entre copyright et copyleft. Les licences CC n’impliquent donc pas que chacun doive obligatoirement livrer le fruit de son travail gratuitement. Il ne faut pas confondre libre et gratuit!
Mais la façon dont se fait l’attribution d’une licence à  un projet reste floue pour beaucoup:
« Comment attribuer une licence à  une création? Faut-il aller sur un site spécial? La création est-elle ensuite référencée quelque part? En quoi consiste la protection? En quoi est-ce lié (ou non) à  l’INPI? Qu’est-ce que l’abonnement au site CC permet?”
Les porteurs de projets sont aussi inquiets de l’utilisation qui peut être faite de leurs créations:
« Peut-on suivre les évolutions d’un design? Existe-t’il une traçabilité? Et garde-t’on un droit sur les évolutions de notre objet? Que faire si il en est fait une utilisation qui va à  l’encontre de nos principes (éthiques, philosophiques)? Jusqu’o๠va la notion de modification? Peut-on préciser sur un objet ce qui peut l’être (et dans quelle mesure) et ce qui ne peut pas? »
Si les deux problématiques précédentes ont généré beaucoup de débat, la notion de responsabilité liée à  la vente d’un objet produit dans un fablab est restée en suspens puisque trop pointue. Personne n’en savait assez. Certaines personnes croyaient même que la responsabilité était différente (moindre) dès lors qu’il s’agissait d’une petite série (artisanat). D’autres encore ont parlé de la ‘responsabilité de l’acheteur’, comme quoi en achetant un objet, l’utilisateur assumerait la responsabilité de ce qui pourrait arriver. La seule chose sà»re, c’est que personne n’est sà»r.
Comment la structure du fablab peut-elle protéger les gens qui y travaillent? Si un utilisateur de fabalab allait voir une compagnie d’assurance pour se protéger, les prix seraient sans doute démesurés. Est-il possible de négocier des tarifs particuliers auprès d’une compagnie d’assurance? Comme certains syndicats spécialisés ont négocié des tarifs spécifiques pour leur corps de métier, fablab² peut-il devenir cet intermédiaire?
Enfin, comme la plupart des projets se font de manière collaborative, comment partager les droits, les risques etc.?

les fablabs, vers nouvel ordre des choses?

Les fablabs vont dans une tendance globale qui donne de plus en plus de place aux ‘faiseurs’ par rapport aux ‘penseurs’: une idée n’existe qu’à  partir du moment o๠elle est mise en application. Les producteurs sont ceux qui amènent de la valeur. Dans ce cadre là , la paternité d’un projet est en train de changer. Il ne s’agit plus d’une personne avec une idée qui paye quelqu’un pour la réaliser et en reste l’auteur unique. On va plutôt vers un rééquilibre des forces dans lequel les droits (et donc les bénéfices) sont partagés.

Conclusion

Il reste donc de nombreuses questions en suspens, mais nous sommes bien en train d’assister à  l’émergence d’une communauté. Reste à  canaliser l’énergie dont tous les participants ont fait preuve pendant cette journée. Attendez-vous à  voir des fablabs éclore partout en France!

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